mardi 21 septembre 2010

Traduire 2 - Alejandra Pizarnik

Frontières inutiles

un lieu
je ne dis pas un espace
je parle de
quoi

je parle de ce qui n'est pas
je parle de ce que je connais

non le temps
seul tous les instants
non l'amour
non
oui
non

un lieu d'absence
un fil de misérable union



Fronteras inútiles


un lugar
no digo un espacio
hablo de
qué

hablo de lo que no es
hablo de lo que conozco


no el tiempo
sólo todos los instantes
no el amor
no

no

un lugar de ausencia
un hilo de miserable unión.



http://amediavoz.com/pizarnik.htm#EL%20SOL,%20EL%20POEMA



Lire 2 Alejandra Pizarnik "Je ne suis pas une jeune fille, je suis une incarnation de tous les péchés capitaux"

11 février 1959

Hier j'ai écrit un poème. En ce moment ma poésie est anémique. Je n'ai pas de puissance poétique, et si parfois quelques traces affleurent, je reste paralysée à cause de ma peur. Au fond, je veux écrire un roman. Je ne l'écris pas parce qu'avant, je veux lire beaucoup. (...)
Pensé au roman. Je crains que ça ne soit au fond qu'un prétexte à mon exhibitionnisme, et qu'au fond, il n'y ait là qu'un désir d'être reconnue et célébrée. Je n'en suis pas sûre. Mais je lutterai contre toute forme d'exhibitionnisme. Car, mon dieu! je ne suis pas une jeune fille, je suis une incarnation de tous les péchés capitaux.


3 janvier 1960

Hier, je me suis vraiment rendue compte que je flotte comme un fantôme. Je ne participe de rien. Je fuis la loi de la vie, ses lois, le destin personnel. Depuis mon enfance, j'ai toujours conservé en moi des choses magiques qui me parvenaient par l'action et la grâce du mystère.

JOURNAUX 1859-1971
José Corti
Traduction de l'espagnol (Argentin) par Anne Picard

dimanche 19 septembre 2010

le jeûne

ne pas jeûner, le jour de kippour,
mais: participer au repas de fête qui clôt le jeûne
et: le lendemain encore, se régaler des restes.
hier, mon oncle, à qui je demande, comme chaque année, la signification de cette fête, me répond que c'est ce jour-là que les noms de ceux qui vont mourir dans l'année sont portés sur la liste. c'est encore ce jour-là que se décide leur accès (ou non) au paradis.
d'où la nécessité* de faire "profil bas" (le dictionnaire du judaïsme dit "s'humilier pour expier"): jeûner, prier, demander ainsi pardon à Dieu, et aussi aux autres, pour pouvoir prier la conscience pure.
dans notre famille, où certains sont juifs et d'autres pas, mais où personne ne pratique de toute façon, tous - ou presque - jeûnent cependant. je crois que les plus âgés craignent un peu Dieu, même s'ils n'y croient pas. quant aux autres, peut-être jeûnent-ils simplement pour éviter, le lendemain, de se régaler des restes sans avoir fait le simple effort de jeûner la veille.

*le dictionnaire du judaïsme, lui, ne parle pas des noms portés sur la liste, et ne présente donc - évidemment - pas le jeûne comme fruit d'une nécessité ou d'une attente.

samedi 18 septembre 2010

écrire 3

ce soir, dans la maison d'avant, demander à s., qui prépare le repas : « et où est-il ? il ne dîne pas avec nous ? »

le lui demander comme un enfant qui n’aurait pas voulu comprendre que son père ne reviendra pas. le lui demander comme
l’adulte, saine d’esprit, que je suis, ne peut pas le faire, et il le faudrait pourtant, pouvoir se faire expliquer et redire qu’il ne reviendra pas, pouvoir pleurer encore cette absence, refuser de la comprendre, refuser d’écouter les explications, de chagrin hurler, se cogner la tête contre le mur de la cuisine, jusqu’à ce qu’elle saigne et tache le mur blanc, jusqu’à ce qu’elle s’ouvre comme une noix de coco et que le chagrin se déverse, répandant autour de la coquille brisée son odeur de délice rance.

le temps nous déplace, nous éloigne de chaque instant de notre vie et ramène pourtant, par l’entremise de la date, chaque jour qui nous marque, chaque année.

je pense à toi, en cet instant précis, tandis que s. déverse les coquillettes dans l’eau bouillante, je pense à toi, à plusieurs milliers de kilomètres d’ici, l’instant se ralentit, devient plus dense, presque douloureux par trop de lumière, je pense à toi, j’ai la certitude d’une union dans cette distance, je fantasme tes pensées aussi intensément tendues vers moi, j’imagine qu’en cet instant précis, tu es aussi proche de moi, en pensée, que je le suis de toi.

au même moment

je pense à toi, en cet instant précis, comme s. déverse les pâtes dans l’eau bouillante, je pense à toi, plusieurs milliers d’années auparavant, tu aurais été là, tu devrais être là, je fantasme encore si proche, ta présence, et je ne comprends pas que, malgré l’intensité de ma pensée, tu ne sois pas là, proche de moi, comme tu devrais l’être. je demande alors « où est-il ? », j’ai 20 ans, j’en ai 40, j’en ai 56 et c’est mon dernier âge, nous mourons jeunes dans la famille, je demande encore où il est, et plus personne
pour me répondre
qu’il ne reviendra pas.


jeudi 16 septembre 2010

Ecrire 2

l'incendiaire a peur du feu
la folle ne sait plus parler
l'heure tourne

j'ai des mots ils me travaillent
la mémoire à contre-sens
je suis perdu

le feu qui brûle est dans tes mains
la lame glacée sous ma langue
je n'ai plus aucun fluide

la forêt est aride après août
les larmes ont rejoint l'enfer
l'incendiaire a peur du feu



*

(archive non datée)

Mon temps est compté ma parole

Je n’aurai jamais fini de te dire ce que j’ai à te dire

De l’autre côté du papier je sais que tu es là à lire à haute voix les mots que j’ai écrits

Mais mon temps est compté

On en vient toujours à oublier l’essentiel

A retarder la douleur de dire ce qui e


mercredi 15 septembre 2010

TRADUIRE 1: 2 poèmes de Jandl

contenu


pour faire un poème

je n'ai rien

toute une langue

toute une vie

toute une pensée

toute une mémoire

pour faire un poème

je n'ai rien



inhalt

um ein gedicht zu machen
habe ich nichts
eine ganze sprache
ein ganzes leben
ein ganzes denken
ein ganzes erinnern
um ein gedicht zu machen
habe ich nichts



commentaire


que jamais

il n'écrirait

son autobiographie


que sa vie

lui semblait

bien trop merdique


qu'il ne se rappelait

que quelques rares

points, sanglants


mais que jamais

il n'hésiterait

à plonger ses mains dans cette merde


pour en retirer

ce qui peut-être

fournirait matière


à la poésie

le but détestable

de sa vie


kommentar

dass niemals

er schreiben werde

seine autobiographie

dass ihm sein leben

viel zu sehr

als dreck erscheine

dass auch nur wenige

punkte, blutige

er noch erinnere

dass aber niemals

er zögern werde

in den dreck zu fassen

um herauszuziehen

was vielleicht

einen stoff abgäbe

für poesie

seinen widerlichen

lebenszweck


mardi 14 septembre 2010

Lire 1 - notes de lecture

Sarah, dont je lis le blog depuis un moment déjà, s’interroge sur la pudeur ou l’impudeur de son travail d’écriture.

Je n’ai jamais eu l’impression de lire des textes impudiques.

Lorsque nous nous voyons, je n’ai pas l’impression non plus de savoir sur elle des choses que je ne devrais pas savoir.

J’essaie de comprendre pourquoi.

Pourquoi on peut lui faire le reproche de l’impudeur, et pourquoi moi, qui suis pourtant carrément « prude », je ne peux pas lui faire ce reproche.

Je sais que ce qu’écrit Sarah se rapporte à elle, à sa vie. Je ne vois pas pourquoi il devrait en être autrement. Je ne vois pas non plus comment: à moins, et c’est l’idée de la « fiction », si je l’ai bien comprise, de masquer plus ou moins artificiellement ce que l’on est.

En même temps, ce « je » qui parle dans le blog que je lis presque tous les jours, je sais bien que je ne l’aurai jamais en face de moi, pour boire un café. Ce n’est pas un « je » avec lequel je serai en contact, un jour ou l’autre. Ce « je », je le connais bien. C’est celui qui est seul devant l’ordinateur, qui écrit seul, en s’adressant à quelqu’un de l’autre côté de l’ordinateur. Ce « je » là peut dire tout ce qu’il veut. Il est parfaitement libre. Et lorsque je lis le blog de Sarah, je suis celle à qui tout ce qui est écrit s’adresse. Je ne suis pas une petite curieuse qui lit avec voyeurisme un journal intime oublié là. Je ne le suis pas non plus lorsque je lis les journaux intimes, publiés depuis, de poètes morts depuis. Comment dire simplement : c’est écrit, et je le lis.

S’interroger sur la part de pudeur ou d’impudeur, réfléchir sur son propre geste d’écriture, c’est encore, avec le courage et la cruauté (envers soi) que cela comporte, un geste d’écrivain.

écrire 1

en normandie

s’éveiller la nuit ne pas être éveillé ne pas savoir se réveiller

seul, dans un lit différent dans une configuration différente des ombres et du noir et

d’une voix qu’on ne se connaît pas dire dans la nuit au corps qui devrait être là

« j’ai peur » puis frôler du dos de la main non ce corps ami mais le mur et

reconnaître le crépi savoir, alors, quel est ce lit et pourquoi seul

se rendormir.

*

comme il pleut toujours et qu’il faut bien prendre l’air

sortir, peu avant le repas

traverser le jardin

se tenir sous un arbre au tronc très large

alors,

j’ai su

que derrière chaque tronc d’arbre tout autour de moi

se tenait un fantôme

j’ai su qu’ils étaient là

ne me voyant pas plus que je ne les voyais

ils étaient là

je le savais

chacun sous son arbre

moi sous le mien

et ils savaient aussi que j’étais là

et l’un de ces fantômes était quelqu’un que j’ai perdu

il était là,

lui aussi,

sous son arbre,

et nous étions tous là

et personne ne voyait personne

et chacun savait que les autres étaient là

alors,

un cri

mon cœur bondit un peu douloureusement

un cri m’arrache à ce savoir

mon père sur le seuil de la cuisine

il est l’heure de dîner.

*